« Des millions de personnes, à commencer par celles et ceux qui se sont mobilisés contre la loi El Khomri, n’accepteront pas la division, la désunion et donc l’impuissance. »

Entretien réalisé par Catherine Tricot pour le journal Regards.

À quelques jours de la conférence nationale du Parti communiste et alors qu’Arnaud Montebourg lui propose une alliance de premier tour pour l’élection présidentielle, entretien avec Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF.

Regards. Dans le JDD, Arnaud Montebourg vient de proposer au PCF une alliance au premier tour de la présidentielle dans le cas où il sortirait vainqueur de la primaire socialiste. Êtes-vous partants ?

Olivier Dartigolles. Nous n’allons pas attendre fin janvier et les résultats de la primaire du PS pour nous engager dans la campagne de l’élection présidentielle. Nous aurons pris position d’ici la fin de l’année. Samedi 5 novembre, le PCF réunira sa conférence nationale, puis nos adhérents voteront pour décider de nos choix en 2017. Nous réaffirmerons notre analyse d’un grave risque de second tour Droite-FN. La victoire de la droite au printemps prochain ne serait pas une alternance banale. Si elle est élue, la droite engagera une politique qui fera basculer notre pays et notre société dans quelque chose d’inédit et de très violent. Avec une extrême droite qui n’est plus « en embuscade », mais aux portes du pouvoir, et qui pourrait alors apparaître comme la seule vraie opposition, le prochain « recours » pour toutes celles et ceux qui seront les victimes de cette politique.

Cette perspective doit déterminer en priorité les choix politiques à effectuer à brève échéance ?

La question politique qui consiste à trouver une solution pour empêcher ce désastre est notre boussole. Nous n’en changerons pas. Comment ? Avec une candidature commune de gauche, en rupture avec le quinquennat Hollande, pour empêcher une victoire Droite-FN, avec un rassemblement à ambition majoritaire aux législatives. Nous avons tout fait en ce sens depuis un an : les lundis de la gauche, une grande consultation citoyenne avec le questionnaire « Que demande le peuple » rempli par 65.000 personnes, les invitations de Pierre Laurent lors de la Fête de l’Humanité et, la semaine dernière encore, aux candidats déclarés ou potentiels, une pétition.

Dans quelle mesure l’issue de la primaire socialiste sera-t-elle déterminante pour les options stratégiques de la gauche ?

Si Arnaud Montebourg gagne la primaire socialiste alors qu’elle a été conçue et verrouillée pour Hollande, ce sera un événement et un élément nouveau dans le paysage politique à gauche. Qui peut le contester ? Comment le peuple de gauche évoluera-t-il ? L’exigence de rassemblement va-t-elle grandir quand le danger mortel d’un second tour droite-extrême droite apparaîtra plus clairement ? C’est en tout cas ce que je crois. Des millions de personnes, à commencer par celles et ceux qui se sont mobilisés contre la loi El Khomri, n’accepteront pas la division, la désunion et donc l’impuissance. Ils nous diront à tous « Bougez-vous, parlez-vous, rassemblons-nous« .

Si vous choisissez d’ici la fin de l’année de soutenir Jean-Luc Mélenchon, en cas de victoire de Montebourg à la primaire, pourriez-vous changer d’alliance ?

Nous voulons maintenir l’idée que, si l’occasion se présente d’avoir un candidat commun, il faudra absolument la saisir. Jean-Luc Mélenchon pourrait être ce candidat de la gauche antilibérale. Pour cela, il faut un cadre commun. Nous l’avions avec le Front de gauche. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il n’est pas possible de proposer comme seul horizon un « ralliement à la France insoumise » car cela n’est pas une conception ouverte et positive du rassemblement. Elle est datée, or il faut faire du neuf, réfléchir à la manière dont la diversité peut converger pour à la fois faire face aux dangers et à la complexité. Pour construire un espoir, reconstruire une gauche sur ses valeurs et ses combats, on a besoin de se rassembler, pas de se rallier.

Au dire des enquêtes et des sondages, Jean-Luc Mélenchon représente cette gauche. Il pourrait être ce candidat unique du peuple de gauche que vous souhaitez… Pourquoi ne pas le soutenir franchement ?

Il est vrai que Jean-Luc Mélenchon a ce crédit dans l’opinion et qu’il constitue un repère. Nous avons fait une très belle campagne en 2012. Pour la première fois depuis plus de trente ans, la gauche d’alternative peut passer devant la gauche d’adaptation, l’hégémonie du PS peut être renversée. On est preneur ! Mais cela n’ôte pas la question posée par la probable présence d’une droite à 35% au second tour face au FN à 30%. Quelle majorité politique de gauche pour un changement de gauche ? Il ne faudrait pas perdre totalement de vue cet objectif politique. Il est central. Tout le reste est déterminé par cela.

Cela signifierait que la gauche est à 30%. Comment peut-elle prétendre gouverner et ne pas décevoir avec un tel soutien ? Les partis de gauche, PS et PCF, ne paient-ils pas leur décalage avec la société ?

Et d’autres ! Il est évident que la gauche politique tarde à mettre à jour son discours, ses idées, à construire un nouvel imaginaire. Mais je vois les choses en dynamique. Regardez l’irruption de la jeunesse communiste dans les mobilisations du printemps dernier ! Les bases d’un nouveau projet de gauche existent dans la société. Au terme de ce mandat calamiteux, les valeurs de gauche auraient pu être explosées. Ce n’est pas le cas. Les enquêtes, les luttes montrent qu’elles résistent mais qu’elles n’ont pas, pour l’heure, de débouché politique. À nous d’y travailler. Je revendique le droit d’y réfléchir, d’y travailler avec mes doutes et interrogations… Je ne supporte plus les arguments d’autorité. Le climat de bêtise, d’étroitesse et de sectarisme sur les réseaux sociaux. Plus que jamais, la compagnie des livres, de la pensée complexe, est indispensable.

Est-ce le temps d’une campagne ? À ce stade, il faut cristalliser une proposition politique, pas la commencer. Jean-Luc Mélenchon a mûri ses idées. Elles sont discutables mais cohérentes. Son détachement de l’univers partisan lui a facilité la vie : il dit ce qu’il pense et ce qu’il veut…

Cela fait partie du problème : il théorise sa totale liberté et refuse tout cadre collectif hors de celui qu’il a construit à sa main, la France insoumise. Par certaines de ses positions et sa manière de faire, Jean-Luc ne nous facilite pas la tâche. Il ne voudrait pas du soutien des communistes qu’il ne ferait pas autrement… Il heurte par sa détermination à conduire seul sa campagne, loin d’une VIe République déprésidentialisée. Il tient des propos qui, au prétexte de parler aux gens contaminés par les idées du FN, blessent beaucoup de gens à gauche.

Une partie des communistes est déjà engagée aux côtés de Jean-Luc Mélenchon, une partie souhaite une candidature communiste, une autre est indécise… Ce n’est pas trop compliqué ?

Le commun chez les communistes est plus fort que ce que vous imaginez. Ils sont très attachés, par exemple, à notre unité, car ils mesurent bien qu’elle est un atout – pas pour nous-mêmes, mais pour l’avenir de la gauche et des combats progressistes. Pour le reste, il y a en effet du débat, très argumenté, instruit, pas sur le mode passionnel. Notre démarche de rassemblement fait l’objet aujourd’hui d’un très large consensus. Comment faire le meilleur choix en 2017 pour la faire vivre, nos adhérents le décideront dans les prochaines semaines. C’est la démocratie et c’est, au final, la solution à toutes nos préoccupations. On ne doit pas en avoir peur. Que cela soit pour, au sein d’une organisation, choisir une option après un débat, ou pour la désignation de celui qui peut nous représenter à l’élection présidentielle. La démocratie n’est jamais un risque.